Paweł Galiński, chaîne TV Kino Polska - 07.01.2009 :
De par ta formation tu es plasticien, comment est-ce que tu t'es retrouvé réalisateur autoproduisant un remarquable film documentaire de 40 minutes ?
Malgré les apparences tout ceci est lié, chaque étape de notre vie, ce qu'on fait, ce qu'on apprend, justement en travaillant sur un film, à mon avis, ce tout s'active en bloc et explose avec une énergie dédoublée. Le fait d'avoir étudié auparavant la peinture et le graphisme ne limite en rien, bien au contraire...au montage, ou au cours du tournage, cela facilite le cadrage. Sur le diplôme de l'école il y a écrit artiste graphique, mais en fait mon travail de fin d'études était un court-métrage de fiction de 10 minutes. En plus, chaque changement de support appliqué au propos artistique va de pair avec un apport d'énergie nouvelle...et la réalisation est ce qui me plaît le plus.
Pourquoi as-tu décidé de te rendre avec une caméra aux ateliers internationaux de musique lors du 3ème Silesian jazz festival ? À quel public destines-tu ton futur film ?
Le festival de jazz et les ateliers d'improvisation n'étaient qu'un prétexte...je vais peut-être en decevoir certains, mais c'est la vérité. Le film s'adresse à tous ceux qui pensent et qui ressentent le monde comme moi ; ils sont très nombreux, et ne sont certainement pas tous musiciens ou artistes plasticiens. Beaucoup d'entre nous ont besoin de créer et le fait d'avoir pu étudier la musique ou les arts plastiques n'a rien à voir. J'ai fait ce film pour vous, pour le principe, pour motiver à créer de nouvelles choses.
Est-ce que, quand tu t'es rendu de Sopot en Silésie, avec ta caméra tu savais déjà quel serait le thème de ton film, ou bien, peut-être qu'un concept final s'est dégagé au cours du montage. Comment as-tu fait pour monter une telle quantité de prises ?
J'avais le thème du film en moi depuis longtemps, j'avais ça sur le cœur, l'urgence de faire passer aux gens quelque chose de primordial pour moi. En fait, faire le tour de l'énormité des prises réalisées pour le film m'a d'abord paru quasiment impossible...j'ai procédé de la sorte : j'ai enregistré sur un iPod le son sans les images et je l'ai écouté au casque quelques jours, peut-être quelques semaines, en revenant à certains passages, en prenant tout le temps des notes, une énorme quantité de notes en vrac, de minutages, de timecode - tout en travaillant à tout à fait autre chose - et j'ai dû atteindre cet état où un tout évident s'est constitué dans ma tête. C'était un peu comme écouter sa musique favorite à ton travail tout en pianotant sur ton ordinateur. Je suis passé au montage du film proprement dit seulement après.
Le film parle des sources de l'improvisation, mais aussi de l'état où se trouve la scène jazz polonaise, tu as parlé avec certains des artistes majeurs du jazz polonais et international. En quoi les artistes polonais diffèrent-ils de leurs confrères étrangers ?
Les cubistes également tiraient leur inspiration de l'art des tribus africaines. Au départ, le jazz était seulement joué par des musiciens noirs - mais je réfute absolument l'idée que les blancs n'aient rien à y apporter. Au contraire, il s'agit justement du fait que l'art d'improviser est une liberté de parole, et que pour jouir pleinement de cette dernière, il convient de s'affranchir des standards et des règles apprises. Pour moi, en fait, le mot jazz, en Pologne, n'a pas une connotation positive, et je ne veux accuser personne, mais quand un peintre fait une copie de Picasso ou de Matisse...on dit que c'est un copiste, et il n'y a pas de mal à ça. Ce peintre dira de lui-même : « j'ai à vendre une excellente copie », et quelqu'un sera heureux d'avoir les moyens de l'acheter. Les jazzmen, eux, jouent et rejouent les mêmes choses, se nomment des artistes, et plus ils rejouent les mêmes choses, plus ils sont de grands artistes, et ainsi de suite... Et cela, malheureusement, fait que le mot « jazz » et le titre de « jazzman » ont acquis aujourd'hui, en Pologne, un sens péjoratif . Il y a en polonais plusieurs surnoms, souvent très négatifs, comme kotleciarz ou paszteciarz (musiciens jouant un jazz conventionnel en fond sonore), qui n'auraient pas cours si, en jazz, on marquait la même différence qu'entre peintre et copiste. Mais celle-ci n'existe pas et cela provoque d'énormes tensions dans la musique. Théoriquement, il n'y a pas de tensions. Et pour certains, faire un film comme le mien n'avait absolument aucune justification...mais quand un des saxophonistes de jazz polonais (qui jouait auparavant du « yass ») tenant les devants de l'affiche m'appelle et me
dit : « Quand j'entends Jim Black, Ralph Alessi ou Brad Shepik dans le film, pour moi, c'est des tapettes...» Alors moi, je me demande : ça veut dire quoi ? Il y a une tension, oui ou non ? Il semblait que les thèmes abordés par le film ne concerneraient que la Pologne, mais, pourtant, j'ai des retours signalant qu'aux États-Unis les gens aussi sont touchés par ce film, et qu'ils veulent le regarder. Malgré les différences énormes de mentalité existant entre eux et nous, qui s'expliquent par notre histoire compliquée et dont nous ne sommes pas responsables. Tout est OK.
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